ART ABORIGENE - peinture



Considérée comme l’une des plus vieilles au monde, la civilisation aborigène sera une nouvelle fois à l’honneur à la Pierrick Touchefeu (Sceaux, 92) en Septembre 2009. Cette exposition présentera des artistes parmi les plus emblématiques de l’art aborigène dont notamment Ningura NAPURRULA présent dans de nombreuses collections à travers le monde dont celle du Musée du Quai Branly à Paris et du Muséum de Lyon.


Une civilisation vieille de 40 000 ans…ou plus ?

Les chercheurs se sont longtemps accordés pour dater l’aube des traces humaines en Australie, sous forme de gravures et de peintures rupestres, à 40 000 ans. Soit près de trois fois plus que celles de Lascaux. Cependant, dès 1990, l’application de procédés de thermoluminescence a permis de reculer ces origines à…70 000 ans !
A l’arrivée des colonisateurs, il y aurait eu entre 600 et 700 tribus et dialectes différents, se partageant plus de 200 langues, dont une cinquantaine et douze groupes linguistiques majeurs subsistent de nos jours. Au sein de ces ethnies, ou groupe linguistique, la vie est organisée en clans, eux-mêmes de modeste dimension.
Fortement hiérarchisée, la société est établie en fonction de l’âge et du savoir acquis selon un parcours initiatique. De petite dimension, se nourrissant de chasse et de cueillette, chaque tribu vivait sur de larges étendues de territoire. Cependant, le monde Aborigène avait réussi à éliminer en son sein les guerres et les luttes de pouvoir ethniques ou dynastiques avant l’arrivée des britanniques. Depuis, la violence existe, mais elle est sévèrement réprimée.
La culture Aborigène a été longtemps ignorée voire détruite. « Découvert » par James Cook en 1770, le continent est déclaré Terra Nullius en 1788 par les colonisateurs britanniques, ce qui signifie la négation juridique de toute présence humaine sur le territoire. Il faut attendre 1967 pour que le statut de citoyen leur soit accordé et 1976 pour que des droits commencent à leur être reconnus sur leur terre ancestrale. En 1992, la cour suprême d’Australie rend un jugement favorable aux titres fonciers traditionnels contre le principe de Terra Nullius.
Le regard porté sur leur production artistique n’est pas meilleur. D’abord nié comme tel, sous l’effet d’études ethnographiques l’art Aborigène est « officiellement » reconnu, en 1888, lors d’une exposition de dessins réalisés par des artistes du Nord du continent. Au début du 20ème siècle, il est généralement considéré comme « primitif ». A la fin du siècle, cependant, les toiles des artistes Aborigènes sont exposées à côté des maîtres de l’art abstrait occidental. C’est qu’entre-temps le monde a été bouleversé.

Le déclic de Papunya

Un événement capital est survenu, en 1971, dans une petite localité, Papunya. Communauté artificielle créée par le gouvernement australien au début des années soixante elle a pour but de sédentariser, scolariser et assimiler les Aborigènes des différentes tribus. Ceux-ci sombrent vite dans l’apathie et le désoeuvrement. Leurs enfants apprennent l’anglais et des valeurs étrangères, tandis qu’eux-mêmes sont impuissants à transmettre leur attachement à la terre, leurs us et leurs coutumes.
Sous l’impulsion d’un nouveau maître d’école, Geoffrey Bardon, un groupe d’hommes se mettent à peindre avec des supports fournis par ses soins : toiles et peinture acrylique. Il les encourage à travailler selon l’authenticité de leur tradition plutôt que de copier l’esthétique occidentale. Dès août 1971, un de ces Painting men remporte le Caltex Art Award, compétition locale d’une certaine importance où ils se mesurent à l’art occidental. Encouragés par leur succès, les artistes décident de fonder une coopérative : la Papunya Tula Artists Association.
L’exemple de cette communauté se propage alors au cours de la fin des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt. Les femmes, à leur tour, s’emparent de leurs pinceaux : plus libres avec la couleur, elles adoptent le jaune canari, le rouge, le violet…
En quelque vingt années des artistes se sont imposés sur le marché de l’art. Des musées et des collectionneurs du monde entier se disputent leurs oeuvres.

Dreamtime et Dreaming…

L’art Aborigène prend ses sources au « Temps du Rêve », Dreamtime ou Dreaming, terminologie née à la fin du 19ème siècle pour rendre compte d’une signification difficile. Le Dreaming est un concept religieux complexe. A l’aube des temps, la terre était plate, morne et grise, sans différenciation aucune. Puis, au temps du Rêve, les dieux, jusque-là figés dans les limbes éternels, sont sortis des entrailles de la terre ou descendus des astres et du ciel. Ayant pris des formes généralement animales et géantes, ils ont alors voyagé à travers le pays en vivant des aventures particulières. Ces voyages et activités ont tous créé quelque chose. Ainsi, toutes les caractéristiques physiques de l’Australie sont liées à un ou plusieurs événements. Telle faille dans la topographie, tel point d’eau ou arbre solitaire sont tous le produit d’un passage, d’un combat, d’un accouplement ou d’une halte. Leurs oeuvres accomplies, les dieux ont repris leurs formes anciennes, laissant le monde visible à leurs descendants, animaux et hommes. A charge pour ces derniers de le célébrer et ressusciter lors de cérémonies rituelles.
Le Dreaming constitue un univers parallèle où les hommes se ressourcent, pour réactualiser les attaches spirituelles qui les associent individuellement et collectivement à des sites terrestres. L'art est un des moyens par lequel le présent est relié au passé et les êtres humains au monde surnaturel. Il comprend trois formes traditionnelles : les peintures corporelles, pratiquées pour marquer des rites de passage ou des cérémonies particulières ; des peintures sur le sol que certains groupes marquent en pointillés avec des pigments naturels (craie, argile, charbon de bois, ocre) qu'ils disposent à l'aide d'un bâtonnet. Les participants à une cérémonie peuvent également dresser des totems représentant leurs ancêtres, ou reproduire sur écorce des motifs rituels ou claniques. Enfin, troisième forme, des peintures et des gravures qu’on peut voir sur des rochers ou des parois de grottes sacrées.

Signification et degrés du savoir

Reflet de la diversité des peuples Aborigènes, les oeuvres peuvent être très distinctes d’un groupe à un autre. Pourtant, produit d’une culture homogène, l’Art aborigène comporte un certain nombre de caractéristiques communes.
Tout l’art Aborigène tire son essence de la volonté du créateur de raconter une histoire, un événement mythique. Mais ce récit s’ordonne selon trois degrés fondamentaux : le premier est réservé aux hommes pleinement initiés, le second comporte des représentations et des motifs qui peuvent être vus de tous mais qui ne sont décodés que par les hommes et les femmes initiés, le troisième est du domaine public.
Après des controverses parmi les Aborigènes, certains motifs interdits furent abandonnés et les oeuvres, destinées à être vues et vendues, placées à un degré inférieur de sacralisation. D’un point de vue symbolique, les peintures représentent des éléments des Rêves originels, qui s’enchaînent et se complètent en d’interminables chaînes d’événements. Egalement, selon la complexité du Rêve raconté, le recours aux symboles sera plus ou moins important. Ceux qui privilégient l’histoire, le lieu, multiplieront les références graphiques. D’autres seront plus simples dans leurs illustrations.
L’art Aborigène d’Australie est peut-être la dernière forme d’art actuelle n’ayant subi aucune influence du monde extérieur, ce qui, couplé avec son signification culturelle et historique, le rend encore plus unique.

Texte par Jean-Christophe Haultecoeur (copyright)